Permettre au public d'être plus neutre, plus vierge, plus perméable

Christophe Caudéran : De ma place de coordinateur du dispositif Lycéens et apprentis au cinéma, ce qui m'intéresse c'est ce dont parle Cyril Neyrat, c'est ce goût pour la singularité qui me fait agir. Je sais bien que là d'où je suis, ce n'est pas moi qui vais entendre les réflexions des élèves, alors ce que j'essaie de faire, c'est de trouver les relais. Pour un film comme celui-ci, il faut trouver les bonnes personnes qui vont vouloir jouer le jeu et qui vont avoir cette même envie de mettre les élèves face à une œuvre singulière parce que ça participe de leur construction d'être humain. Je suis d'accord avec Isabelle Savignol, les préparer, c'est les aider à lâcher et faire tomber leurs attentes, parce que le problème est souvent là pour le public. On a tous des représentations et des attentes, et si elles ne sont pas satisfaites, il est très difficile de ne pas s’enfermer dans son propre piège, le rejet. La vraie question pour moi, c'est comment permettre au public d'être plus neutre, plus vierge, plus perméable, je n'ai pas la réponse, je la cherche...

(parole dans la salle sans micro)

…Mais moi je ne peux pas les obliger, c'est la personne qui encadre à chaque fois, qui oblige. Le public individuel, lambda, c'est lui-même qui doit s'obliger à aller voir quelque chose. Avec les élèves, c'est le professeur qui va obliger avec beaucoup de bienveillance et qui va les aider avec cette obligation à entrer dans l'œuvre. C'est pour ça qu'il faut travailler avec des gens qui sont au plus proche des publics, qui vont accepter cette prise de risque et de jouer ce jeu-là.

Hésitations… jusqu'où aller dans l'accompagnement, la séduction…

René Guret : Un petit point quand même sur lequel nous ne sommes pas du tout d'accord. Tu dis d'un coté il faut qu'ils le voient, que ce n'est pas grave s'ils n'aiment pas et d'un autre tu dis que tu es dans une situation confortable parce que ce n'est pas toi qui reçois les remarques... mais ce n'est pas ça le problème !

Pour moi l'enjeu, ce n'est pas que l'élève nous dise, « Je n'ai pas aimé, je me suis ennuyé », on a l'habitude d'assumer ça, même avec nos propres cours. Ce qui est beaucoup plus grave, c'est que ça va le marquer dans son existence, ce serait dommage que l'effet que ça lui fasse ce soit le rejet définitif et qu'il dise « Moi tout ce qui vient de ce coté-là, je ne le verrai plus ». Il sera peut-être dans l'erreur, il va peut-être perdre beaucoup de choses et ça c'est très grave !

C'est pour cela qu’est très importante la façon dont on va présenter le film, parce que ce n'est pas sans enjeu. On ne peut pas se dire, « Ce n'est pas grave s'il n'aime pas, s'il y en a qu'un qui aime, ça aura toujours eu un effet. » Les élèves à qui on a fait lire un texte de force et à qui ça n'a pas plu sont des élèves qui ne liront plus jamais rien et c'est dommage. Il aurait mieux fallu passer par la séduction et leur mettre quelque chose d'accessible qui leur permette d'accéder à autre chose.

Christophe Caudéran : Je ne suis pas convaincu de ça. Je crois qu'il n'y a pas de règle absolue. Parce qu'il y a toute la dimension du sensible comme disait Cyril. Le film est très simple mais il faut être capable d'accepter que ce soit cette simplicité qui aussi est belle. Ça, c'est en fonction de chaque personne, de chaque individu. Je suis tellement content s'il n’y en a même un seul, si un enseignant me dit qu'il y a un élève qui a trouvé ça formidable. Ça c'est génial ! Pour le Wang Bing qui a été montré dans un lycée à Mayenne, deux cent-treize élèves ont vu au moins une partie du film. Il y a eu trois cent cinquante-six entrées en tout. Certains ont donc vu deux parties (88), d'autres trois (17), et seulement sept élèves ont vu les quatre parties, mais je trouve ça déjà formidable !

Lise Couedy-Gruet : Là où je me trouve, il n’y a pas que nos propres réticences qui jouent dans le fait d’hésiter à programmer un tel film : c'est aussi que le public à des a priori. A Saumur par exemple, sur les séances Art et essai que nous organisons en version originale, seules fonctionnent celles pendant lesquelles, justement, on accompagne le public, les autres rassemblent de l’ordre de cinq personnes sur cinq jours. C'est pour cela que l'exploitant hésite un peu. On voit bien la nécessité de tout un travail d'accompagnement. Ce ne sont pas des réticences, d’ailleurs, mais plutôt des interrogations : comment mettre en place le film le mieux possible ? Cela suppose une soirée, c'est pour ça aussi que c'est ambigu, on ne peut pas le projeter toute une semaine. Si on le projette une soirée avec un accompagnement du public, ça lui donne un statut particulier qui n'est pas forcément sain non plus. On est un peu coincé par rapport à ça.

Une éducation du spectateur : le goût n'est pas inné

Thierry Lounas : C'est ce qu'on appelle l'éducation au cinéma. Le goût n'est pas inné. On n'est pas juste spectateur. Il faut montrer les films à des gens qui n'iraient pas les voir et leur expliquer des choses, les mettre en contact avec des rencontres. Ou alors, on considère qu'il faut être puriste et qu'il ne faut pas d'éducation à l'image, qu'il ne faut pas faire de rencontres, ni expliquer les choses. En gros, les œuvres sont là et elles se rencontrent ou pas. Moi je pense qu'il y a une politique du cinéma à poursuivre. Et qu’elle est nécessaire.

Albert Serra : Surtout parce que l'influence de la télévision est très forte, le langage de la télévision est très simple, stupide et très puissant en même temps, c'est une stupidité puissante et une simplification du langage visuel.

Le cinéma populaire n'existe plus. L'exception, accessible à tous, reste la seule possibilité

Cyril Neyrat : Ce n'est pas sain parce qu'on rêve tous... C'est fini le cinéma populaire ! C'est ce que dit Albert, on n'est plus dans les années 50, il faut en faire le deuil et je crois qu'on se dirige vers une culture de l'exception, c'est la culture de l'exception. Ce qu'il faudrait c'est que l'exception ne soit pas synonyme d'élitisme. C'est l'enjeu ! Mais malgré tout dans la logique de diffusion, ça va devenir forcément de l'ordre de l'exception.

La télévision, source de décadence

Albert Serra : De la même façon que l'Empire romain s’est achevé en décadence, maintenant nous sommes sous le règne de la décadence. C'est simple. Il y a eu un Empire romain empreint d’une grande culture. Puis est venu le moment de la corruption, de la décadence, de la stupidité généralisées...

J’ai une petite théorie là-dessus. Peut-être que c'est une bêtise, mais pourquoi y avait-il des cinéastes si révolutionnaires, si avant-gardistes dans les années 60 ? Parce que tout l'imaginaire de ces cinéastes qui sont nés dans les années 30 était un imaginaire sans télévision. Toutes les images qu'ils avaient en tête étaient des images des grands classiques d'Hollywood. Ils ont grandi avec les images de la peinture, de la reproduction, les images de Douglas Sirk, Howard Hawks. Ce sont des images très belles. Ils se sont créé un imaginaire à partir de toutes ces images. Alors que maintenant, tous les jeunes qui grandissent... On peut imaginer un enfant avec seulement des images de Sirk, Hawks et Ford dans sa tête, il fera des grandes choses, ou des petites, mais c'est une personne différente par rapport à l'imaginaire esthétique, à l'éducation au cinéma. Aujourd’hui, l'imaginaire est constitué des images absurdes, banales et stupides de la télévision, ça n'a rien à voir.

C'est pour cette raison que maintenant il n'y a pas de jeunes cinéastes intelligents, comme moi, ou comme Emmanuel. On n’a pas la télévision. Je ne l'ai jamais eue. Quand je vais chez mon père, je regarde le programme pour parler avec mon père qui est presque aussi stupide que la télé ! Je ne sais pas lequel est pire : parler avec mon père ou regarder la télévision ?! Ma mère est intelligente mais pas mon père ! La télévision a une très mauvaise influence. Un gouvernement sérieux devrait supprimer la télévision. Avec Internet il y a au moins des interactions.

Quelqu'un : Pour certains jeunes, Internet c'est pire.

Albert Serra : Je ne sais pas, parce qu'avec la télévision il n’y a aucune interaction, c'est stupide. Alors qu'avec Internet, il peut y avoir des informations intéressantes, à la télévision, il n'y a rien d'intéressant !!! Mais c'est intéressant cette distinction des gens qui ont grandi avec des grands classiques, des belles images et des jeunes qui ont grandi avec les pires images, de violence, d'absurdité. Et à l'époque, ces gens avaient également lu beaucoup de livres !

Pour conclure : à suivre…

La séance s'est terminée sur ce dernier échange, car il était déjà 18H30 et la salle devait être libérée…

Nous n'avons pas conclu, d'ailleurs, y avait-il lieu de le faire ?

A suivre, donc, et merci à tous les participants. Ceux d'entre vous qui se reconnaîtraient dans les "Quelqu'un", "Quelqu'un dans la salle", etc. sont appelés à se manifester, voire à corriger ou amender, s'ils le souhaitent, leurs propos ici.

Angers, le 12/03/07

Le raisonnement de l‘action
Honor de Cavalleria

Saison I • épisode 1

20 janvier 2007 à Angers
au cinéma Les 400 coups
et au Centre de Congrès,
dans le cadre du festival Premiers Plans